VITRUVE LE SAVOIR DE L'ARCHITECTE


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Et si on repartait  du de architectura de Vitruve ?

Existe t-il dans l’univers de l’architecture, pour la communauté des architectes une référence plus récurrente que celle de Vitruve ?
Je ne le pense pas ! Et ceci malgré le nombre très restreint d’architectes ayant lu véritablement son De Architectura.
Plus qu’une référence Vitruve est un fantôme qui flotte au-dessus des citations, dans les commentaires, jusqu’en marge des querelles les plus contemporaines.
Le manque d’une connaissance fondée alimente les
a priori. Vitruve bâtisseur borné, théoricien limité, asservi à Auguste Empereur.
Malgré un tel déni, Vitruve demeure avec une présence obstinée. Impossible de s’en défaire ! Un écho lointain pérennisé par la mémoire collective.
Et alors…Si on remontait ces a priori pour chercher où réside la force d’une telle longévité ?
Vitruve est l’incommode symbole de toutes les contradictions qui hantent le métier de l’architecte : artiste ou technicien, praticien ou théoricien, humaniste ou scientifique, génial ou discipliné, spécialiste ou bien généraliste.
Vitruve non seulement intègre ces dualités, fabrica
/ratiocinatio,
(I, 1, 1) ingenium / disciplina, (I, 1, 3) mais exprime l’absolue impossibilité pour l’architecte d’incarner un seul des deux termes de ces oppositions au risque de ne pas être un bon architecte !
Ainsi faisant, avec son système de « couples » et en posant au centre de son ouvrage « l’architecte » avant même « l’architecture », il construit le premier niveau d’organisation de ses connaissances ainsi que la pensée fondatrice de la discipline architecturale : sa théorie.
Pour fonder aujourd’hui la prémisse d’une nouvelle réflexion autour de la théorie architecturale est-il indispensable de remonter jusqu’à l’ancien texte de Vitruve ? Est-il nécessaire d’interroger encore le De Architectura ? Dans ce cas, que chercherons nous dans le De Architectura qui n’ai pas été dévoilé par la critique millénaire qui accompagne ce traité ?
Est-il encore nécessaire de traduire le De Architectura ?
Si la réponse est oui, comment faire ?
Avec quel « traducteur » ?
Ce travail est fondé sur le possible lien entre deux univers cognitifs : l’organisation des savoirs de l’architecture et certains modèles d’organisation des connaissances.
Vitruve construit son traité à partir de la définition
de l’architecture en tant qu’encyclios disciplina
(I, 1, 12) (discipline encyclopédique).
La portée novatrice et originale du modèle cognitif vitruvien a fait entrer le mot encyclios, au cours de
la Renaissance, dans la culture moderne, en véhiculant
le concept moderne d’encyclopédie entendue comme dispositif d’invention et de recherche.
Il ne sera pas difficile et ni totalement arbitraire, d’articuler notre réflexion autour de la comparaison entre deux formes cognitives spécifiques : d’une part, l’organisation des connaissances employée par Vitruve dans son De Architectura ; d’autre part, le nouveau modèle encyclopédique. Modèle qui trouve ses marques au sein d'une famille d’expériences toutes héritières du modèle de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.
Pour mettre en œuvre cette analogie, nous avons dû rendre comparables les deux objets, en amenant
le De Architectura à la forme de modèle d’organisation de connaissances.
Au travers d’un travail historique et herméneutique, nous avons interprété les objets du De Architectura en tant que formes (catégorielles, syntactiques et sémantiques) de la connaissance ; nous avons décrit les modèles de leur transmission (disciplinaires, d’enseignement, encyclopédiques) de manière à formaliser un modèle de connaissance comparable à celui de l’Encyclopédie.
Il en découle un travail original de traduction critique du De Architectura, - le premier qui mette en lumière le modèle d’organisation des connaissances du traité -, ainsi que la possibilité pour la théorie architecturale - qui ne cesse de se redéfinir - de se retrouver et de se confronter à un autre modèle cognitif expérimenté.
Au-delà de Vitruve, il s’agit de comparer la théorie d’architecture non pas à un autre savoir (tendance expérimentée par cette discipline) mais à une « forme cognitive » ; à une systématique de la pensée reconnaissable et reproductible.
Plus qu’un travail de traduction du modèle cognitif
du De Architectura, ce livre est un regard croisé.
La proximité des univers cognitifs mis en jeux par l’analogie architectura/encyclios est fondatrice d’un croisement. Fils de Thot, dieu sage et malin, il s’agit de la naissance d’une écriture bâtarde. D’où l’incertitude de son adoption ! Par les architectes qui travaillent
et réfléchissent au statut théorique de leur discipline ? Par les philosophes qui trouveront ici une herméneutique appliquée au domaine spécifique
de l’architecture ? Par les historiens qui verront comment à juste titre le De Architectura s’inscrit dans la tradition des grands textes théoriques de l’histoire des sciences et des techniques ? Ou par les archéologues, qui se confronterons avec la première traduction de Vitruve réalisée à partir du regard croisé de l’architecture et de l’épistémologie ?
Ou, plus simplement, comme dit Vitruve, par « tout homme de culture ».
La diversité de tous ces savoirs impliqués constitue la force et en même temps la faiblesse de cette écriture. Bien que leur contamination permet de croiser
les points de vue et de décloisonner des disciplines
en voyant surgir de nouvelles interprétations, parfois
les spécificités de certaines thématiques peuvent
se révéler, selon le niveau de compétences du lecteur, complexes ou au contraire trop simplistes.
Mais, comme dans une naissance mythique,
ce « bâtard ignorant », bien trop étrange pour se dire beau, trop impertinent pour se dire rigoureux, sera malgré tout, nous l’espérons, accompagné par
les commentaires indulgents de nombreux lecteurs bienveillants.

                                                                                        A.V.

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